mardi 16 novembre 2010

Revue de presse : à propos de la démocratie, du mouvement sur les retraites, et du revers subi par Obama

Un billet en forme de brassage tous azimuts de différents sujets politiques et économiques, inspiré par la lecture de la presse.

Crise et de la démocratie : Marcel Gauchet dans le Nouvel Obs

Parfois l’abattement gagne. Devant le spectacle du monde tel qu’il va, de ses injustices et de son irrationalité destructrice des hommes et de l’environnement, on est tenté de baisser les bras. Après tout « on n’y peut pas grand-chose »… nos systèmes démocratiques semblent d’ailleurs complètement verrouillés au profit d’une classe politique qui ne poursuit que ses intérêts mesquins, au détriment de l’intérêt général. Lequel n’intéresse d’ailleurs plus grand-monde, tant les gens s’abandonnent facilement aux délices de la société de consommation.
Ce constat a sa part de vérité, mais il est incomplet. Et c’est en allant plus loin que l’on peut retrouver un peu d’espoir… C’est ce que je me suis dit en lisant le remarquable entretien de Marcel Gauchet dans le Nouvel Observateur du 21 octobre 2010. Ce philosophe poursuit une œuvre monumentale sur « l’avènement de la démocratie », dont le troisième volume vient de paraître. Dans son interview, il explique de manière limpide, avec des formules ciselées, comment nos sociétés de plus en plus individualistes ont perdu l’esprit du « bien commun », et par conséquent la capacité à se gouverner elles-mêmes. Notre impuissance et notre lenteur face au défi écologique sont à comprendre de cette façon. Paradoxalement, c’est d’ailleurs le succès des démocraties libérales (paix, prospérité…) qui a contribué à engendrer cette situation. En effet, faire société « n’est pas simple avec des citoyens pour lesquels la démocratie est très populaire principalement parce qu’elle ne leur demande rien et surtout pas de penser à la chose publique ».
Cependant, et c’est là que réside l’espoir, la stabilisation des démocraties libérales est le fruit de lourdes épreuves, qui auraient pu se révéler fatales. Gauchet rappelle ainsi que les régimes totalitaires ont prospéré sur la crise des démocraties représentatives dans l’entre-deux-guerres, en difficulté face à l’entrée des masses populaires dans la sphère politique et à la crise économique des années 30. Or, « face aux défis totalitaires, le travail de refonte de l’organisation de nos sociétés et de nos institutions a été, après 1945, prodigieux », au point que les régimes démocratiques se sont réinventés grâce à la protection sociale, à la régulation de l’économie, et à la réforme du système parlementaire (rôle accru de l’exécutif). Rétrospectivement, cela ne nous étonne qu’à moitié. Mais nombre d’esprits dits « réalistes » de l’époque ont cru en conscience, et avec des arguments forts tirés de l’actualité, que la démocratie était sans avenir. De quoi prendre un peu de recul face à tous ceux qui nous expliquent aujourd’hui, d’un ton pessimiste et/ou assuré, quel est le sens de l’Histoire auquel nous ne pourrions pas échapper.
Ce que confirme Gauchet à la fin de son entretien, c’est aussi que la démocratie doit être nécessairement sociale. L’oublier, ce serait prendre le risque de saborder les acquis civilisationnels qu’on lui doit. Intéressant à méditer pour la suite de ce billet…

La réforme des retraites et le commentateur pro-Français du Guardian

J’ai déjà dit tout le mal que je pensais de la réforme des retraites imposée par le gouvernement. 1) Techniquement, ce n’est ni fait ni à faire : le financement n’est assuré que pour quelques années, on ne comprend toujours rien au maquis des régimes de retraite, et la réforme est uniquement comptable, ne tenant pas compte ni du niveau du chômage ni des conditions de travail des « seniors ». 2) Socialement, elle est injuste. Ainsi, un ouvrier ou un employé ayant commencé à travailler à 19 ans devra travailler 2 ans de plus que la durée normale de cotisation, et vivra moins longtemps que le cadre qui aura été mieux payé durant sa carrière et aura cotisé la durée normale. A force de ne pas vouloir augmenter les prélèvements de façon égalitaire, on a fini par opter pour un impôt sur la mort inégalitaire. 3) Démocratiquement, elle demeure un scandale, tant elle a fait l’unanimité contre elle, sans que le Prince accepte de se remettre en question ou d’entamer un véritable dialogue.
Oui mais voilà, les Français seraient ringards, ne comprendraient rien aux exigences de l’économie mondialisée. Heureusement, Courrier International a publié la prose réjouissante d’un économiste américain, Mark Weisbrot, publiée par le Guardian (centre-gauche). En comparant la forte augmentation de la richesse par habitant depuis trente ans en France, et l’augmentation modérée de l’espérance de vie, Weisbrot soutient que les actifs ont raison de refuser la réforme : si la répartition des gains de productivité était davantage en leur faveur, aucune fatalité économique ne les obligerait à travailler plus longtemps. Le raisonnement mérite d’être nuancé, mais il pose le vrai problème : la répartition des richesses. Surtout, Weisbrot souligne à quel point les Français sont à la pointe avancé d’un combat essentiel : la préservation d’un modèle social européen, face aux régressions exigées par la nouvelle aristocratie financière (populisme ? raté, l’expression est de Jospin, alors on a le droit).

La défaite d’Obama

Les Français ayant élu Sarkozy, et les Américains Obama, je me suis juré de ne pas me lamenter sur le jugement politique de ces derniers jusqu’en 2012. N’empêche, la défaite des démocrates, ben c’est pas juste. Chacun sait que sans le recours à la relance, la situation de l’économie et de l’emploi serait bien pire qu’aujourd’hui. Surtout, compte tenu du système institutionnel auquel a dû se frotter Obama, les critiques de gauche sur ses réformes sont particulièrement sévères. Si la majorité absolue suffisait pour qu’une loi soit votée par les 2 Assemblées, et si la vie politique américaine n’était pas à ce point gangrenée par l’argent des lobbies et des puissants, les réformes d’Obama auraient été encore plus progressistes et plus significatives.
Il n’en reste pas moins qu’il a sans doute commis des erreurs de stratégie. La principale étant d’avoir passé beaucoup de temps sur la santé, ce qui était nécessaire mais électoralement peu rentable, au lieu de mettre le paquet sur l’emploi. A ce titre, je recommande la prose étonnante de Martin Wolf, éditorialiste au Financial Times (journal économique ultralibéral). Dans une chronique pour Le Monde économie (3 novembre 2010), Wolf écrit qu’au fond Obama a été trop timide dans la relance : « équivalant à moins de 6 % du PIB, la relance budgétaire n'entre que pour moins d'un cinquième dans les déficits cumulés en 2009, 2010 et 2011. La vérité n'est donc pas que cette politique était téméraire et qu'elle a échoué, mais que, trop timide, elle ne pouvait réussir ».
Toujours est-il que la victoire des Républicains a sanctionné ce manque de réussite. Pas en raison d’une adhésion, donc, mais d’une désaffection vis-à-vis du camp du Président, comme en témoignent l’abstention ou le revirement des jeunes et des couches populaires qui avaient contribué à la victoire du candidat Obama. Malheureusement, cela risque d’avoir des effets politiques qui n’amélioreront pas la situation ! Les Républicains portent un programme de rigueur suicidaire, tout en refusant de revenir sur les baisses d’impôts soi-disant temporaires, accordées par Bush aux plus riches. Résultat : les deux années qui viennent de « cohabitation » entre Obama et les Républicains risquent d’être deux années perdues, à la fois pour les États-Unis et pour le monde en général. Plus profondément encore, les insuffisances d’Obama et la propagande des lobbies auxquels plus aucune limite n’est imposée, ont contribué à délégitimer l’intervention de la puissance publique, et donc à offrir un peu de sursis à une idéologie néolibérale et individualiste particulièrement désastreuse.

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